28.04.2009
Armand
L’assistance n’était pas venue très nombreuse. Il n’y avait qu’un curé, deux voisins et moi, seul représentant de la famille, le reste étant à l’étranger.
Il aurait pu avoir une vie sans que quelqu’un ne s’en aperçoive. Une vie sans histoires.
Il aura été domestique et jardinier de la famille de 1935 à 1985, période entrecoupée par son service militaire qui a duré à peine trois semaines, le temps d’être fait prisonnier de guerre par l’envahisseur allemand qui l’a relâché six mois plus tard à la demande de mon grand-père.
Il s’était marié en 1947 et a eu un fils, Edouard, mort trop tôt des suites d’une longue maladie. Il en a beaucoup souffert. En silence. Cela se lisait dans ses yeux. Quand son épouse est décédée des années plus tard, il me dit: "Je suis sûr qu' elle est à nouveau heureuse maintenant qu'elle a rejoint notre fils." Il ne croyait pas en dieu.
En 1961, mes parents emménagèrent dans la maison de mes grands-parents partis à l’étranger. C'est là qu'il travaillait. Très rapidement il devint mon confident et tuteur. Il n’avait jamais étudié mais il savait tout de l’horticulture. Je le suivais pendant des journées entières pendant lesquelles il m’apprit la taille des arbres fruitiers, la préparation et l’ensemencement de la terre, les travaux de réparation, l’entretien de la pelouse et des rosiers, la cueillète des fruits et légumes. Il m’arrivait souvent de rester auprès de lui pendant sa pause de midi dans un local sombre de la cave où se trouvait la chaudière au charbon dont il assurait le remplissage régulier.
J’aimais écouter les histoires et leçons de vie qu'il me racontait. Il parlait souvent de ma famille dont il connaissait tous les aléas, contretemps et moments de bonheur. Il a vu grandir mon père, mes oncles et tantes. Il en parlait avec amour et respect : « Je suis socialiste comme tu sais, mais ça c’est ma condition d’ouvrier qui me l’impose. Ton grand-père a été mon patron mais s’il avait fait de la politique, il est certain que nous autres ouvriers, nous aurions tous voté pour lui. C'était un homme juste.»
Il prenait sa vie de jardinier avec philosophie : « Je suis content avec ce que j’ai. J’ai cette chance de travailler pour une famille que j’aime. Même si ma condition est modeste, je partage votre richesse et je fais partie de la famille. »
Pour mon frère handicapé, même s’il y avait une infirmière pour s’occuper de lui à temps plein, il était le héros. Je me demande si, sans sa patience infinie, mon frère aurait appris à s’exprimer autrement que par des pleurs – « je n’aime pas» - et des sourires, « j’aime ». C’est qu’il lui parlait constamment par petites phrases toutes simples. En tendant un morceau de chocolat, il a appris à mon frère à dire « oui » et « non » au bon moment. Cela ressemblait effectivement à un exercice de dressage mais il était le premier à apprendre à mon frère à s’exprimer par le recours à la parole. Mon frère avait alors dix ans.
Il lui a appris également à renvoyer un ballon et à marquer des buts. Mon frère, qui ne comprend pas le but du jeu, peut suivre à la télé un match de foot juste en regardant le ballon qui passe d’un pied à l’autre et parfois dans les filets. Il sursautera alors en criant « gôôôââââl !!» comme un reporter brésilien à cette nuance près qu’il s’en fout de l’équipe qui marque.
Il passait parfois dans ma chambre pendant que je préparais mes examens : « C’est bien. Il faut que tu étudies. Les études t’aideront à découvrir le monde, à gagner ta vie et à devenir un meilleur homme. » Lui n'avait jamais eu cette chance.
***
« Armand, tu aurais pu vivre sans que quelqu’un s’en aperçoive. Une vie sans histoires et pourtant si riche.
Tu étais un homme de cœur, dévoué, patient et généreux.
Merci pour tout ce que tu as fait pour nous, pour notre famille. Merci pour la patience avec laquelle tu a été le professeur de mon frère. Merci de t'être occupé de notre jardin, un bel endroit où tout ce qui vit, les arbres, les fleurs, l'étang, porte ton empreinte. Je te souhaite de retrouver ton fils Edouard et ton épouse.
Au revoir, Armand. Mon frère, ma famille et moi, nous ne t’oublierions jamais. »
Armand, né le 19 août 1920, décédé le 23 avril 2009.
23:21 Publié dans amour, Réflexion, Souvenir | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : handicap, simplicité, famille, une_vie, gratitude, oraison
19.04.2009
Carte postale
15:31 Publié dans amour, Souvenir, Voyage | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note


