25.09.2008

"Où vas-tu, mon frère?"

Je viens de terminer la lecture de « Où on va, papa ? » de Jean-Louis Fournier, éd. Stock.

 

Il est de ces livres qui vous marquent. En général, je suis plutôt perçu comme quelqu’un de « froid » - comme je ne suis pas latin d’origine mais d’origine cheveux-blonds-et-yeux-bleus-parlant-une-langue- barbare, cela s’explique.  Mais là, c’est comme si un barrage de sanglots contenus depuis quarante cinq ans avait cédé.

 

Jean-Louis Fournier raconte avec une sensibilité rare sa vie de père de deux fils, Mathieu et Thomas, handicapés mentaux de naissance. Impossible de rester indifférent en découvrant ces pages où s’entremêlent amour, désespoir, humour, souffrance, sens et non-sens, injustice et cruauté, sentiment de culpabilité et abnégation, bonheur et malheur… Toute l’humanité d’un père confronté à deux fils fragiles handicapés à vie, presque inhumains.

 

Je voudrais remercier l’auteur d’avoir eu le courage d’écrire ce témoignage et de m’avoir ainsi démontré quelle chance j’ai d’être né dans la normalité. Il y a une autre raison. Plus difficile à exprimer sans tomber dans un pathos déplacé : mes parents vivent une croix semblable.

 

Ils ont eu trois enfants. C’est là que l’on voit que la nature n’est pas équitable et qu’elle est indifférente à toute l’humanité que nous lui prêtons bien souvent à tort. Dans la répartition de la beauté, la santé et l’intelligence qu’ils ont transmis à leurs enfants, il y a eu un défaut de fonctionnement : mon frère est né handicapé mental, condition qui ne s’est manifestée qu'aux alentours de deux ans: il n'avait jamais balbutié le moindre son compréhensible, même pas "tata" ou "mmmammma" ou autres manifestations d'une intelligence qui apprend.

 

Si je tiens absolument à remercier Jean-Louis Fournier, c’est que cette croix-là, il a su la décrire comme personne d’autre l’a fait auparavant. Ce partage, je le reconnais dans toutes ces situations que j’ai vécues depuis que j’ai grandi à côté d’un « petit frère » benjamin qui, contrairement à Mathieu et Thomas, ne m’a jamais dit un mot.

 

Mon frère a comme avantage d’être grand et beau. La patience de mes parents et de ceux qui l’entouraient à longueur de journée à la maison, a fait qu’il se comporte aujourd’hui en apparence normalement. Mais il a fallu plus de quinze ans de pleurs, de crises violentes de l’enfant incapable de s’exprimer au point qu’il fallait parfois le ligoter pour l’empêcher de se blesser, avant qu’il n’apprenne à se faire comprendre par des gestes simples et quelques bruits ressemblant à des mots.

 

Le livre de Jean-Louis Fournier m’a ramené vers ma propre jeunesse de frère doué d’un frère handicapé. Il me rappelle combien j’ai de la chance d’avoir pu m’instruire, faire ma vie, aimer, éduquer mes enfants, découvrir le monde, écrire, témoigner.

 

Je pense à ma mère qui un jour à table soufflait à mon père : « Mon seul souhait, c’est qu’il meurt avant nous. »

 

Ma sœur et moi, nous avions protesté car notre frère, malgré toutes les difficultés, c’est lui qui compte le plus pour nous. Que nos parents quittèrent la table sans pouvoir dire un mot, aujourd’hui je comprends.

 

Je pense à tous ces parents, ces frères et sœurs, qui tous les jours sont confrontés à une telle situation. Si dans l’immédiat, le sens de tout cela souvent nous échappe, à y réfléchir, c’est cette souffrance qui nous rend plus entiers et qui donne à l’amour, à la vie, sa vraie valeur.

 

Merci à mes parents, d’avoir eu tant de patience et d’amour à donner, d’avoir porté cette croix.

 

Merci à Vous, Jean-Louis Fournier, pour ce témoignage.

 

Merci à toi, mon frère : tu ne me comprends pas mais sans toi, je n’aurai jamais vécu autant.